Titane

De Jeu de l'oie.

Des incivilités à la délinquance

Faisons un pas de côté afin de comprendre comment s'établit le rapport à la norme dans notre société actuelle, même si l'écrit de référence date de 1975, il n'empêche que l'étude proposée est toujours d'actualité. Dans « Outsiders », Becker analyse le processus d'application d'une norme : Quand se décide-t-elle ? par qui ? quand s'applique-t-elle ? Nous nous intéresserons ici aux normes formelles (dictées par la loi ou des projets de lois) plutôt qu'aux informelles (représentée par des codes à partager par l'ensemble d'un groupe)

Le processus de création d'une norme se fait suivant plusieurs grandes étapes. La première consiste à définir préalablement les normes ; tout individu qui désobéit devient automatiquement déviant. Le vol est une atteinte à autrui Il s'agit ensuite d'attirer l'attention envers cette norme en l'argumentant et en la rendant publique. Vous n'avez rien à craindre pour votre propre voiture, tout est mis en place pour y remédier L'étape d'après est l'étiquetage de ceux qui transgressent cette norme Les voleurs seront fichés, les coupables seront punis Enfin, il faut que « quelqu’un prenne l’initiative de punir le présumé coupable » en appliquant des sanctions. Le vol est passible d'un peine de prison et d'une amende

Lutter contre la délinquance est donc un moyen efficace d'assurer la sécurité des citoyens (ou au moins de les rassurer) ; la prévention est le moyen censé empêcher de tels actes. Vu qu'il est question de prévention, de transmission et donc d'éducation, l'exemple qui suit s'écarte de notre sujet de base mais constitue cependant un excellent exemple de ce vers quoi nous tendons. Voici un extrait du rapport Benisti datant de 2006 et rédigé par la « commission prévention » de l'Assemblée nationale : « Si les actions de prévention veulent être efficaces, elles doivent impérativement commencer dès les prémices de déviances c’est à dire dès le plus jeune âge. Tout le monde1 s’accorde à dire que si les remèdes ne sont pas appliqués à ce moment précis du comportement déviant de l’enfant, cette dérive ne cessera de s’accentuer. Il sera de plus en plus difficile d’y remédier et d’y apporter des solutions. »p. 8

Ce rapport2 veut placer l'enfant et sa famille au centre d'un réseau, ce qui est intéressant en soi ; Le hic réside dans les motivations d'un tel dispositif: « détecter très tôt tout comportement ou attitude qui pourrait par la suite devenir violente »( p. 16) Les gouvernants semblent ne pas être sortis du schéma archaïque« qui vole un œuf, vole un bœuf ». Le caractère déviant d'une personne pourrait donc s'établir dès l'âge de un an (voir « Explications de la courbe évolutive d’un jeune qui au fur et a mesure des années s'écarte du « droit chemin » pour s’enfoncer dans la délinquance ») La déviance ne s'établit donc pas forcément en fonction de l'acte précisément mais en fonction de ceux que les autres en font. La lutte contre la délinquance et pour la sécurité est le thème central des politiques depuis plusieurs décennies mais celles-ci ne semblent pas porter ses fruits : ils étendent donc leurs critères aux plus jeunes. Ce même rapport tente de définir quels contextes sont favorables au développement de la délinquance ; le bilinguisme par exemple, pourrait porter préjudice au jeune enfant : « Entre 1 et 3 ans, seuls les parents, et en particulier la mère, ont un contact avec leurs enfants. Si ces derniers sont d’origine étrangère elles devront s’obliger à parler le Français dans leur foyer pour habituer les enfants à n’avoir que cette langue pour s’exprimer »( p. 9)

Mise à part la faute d'accord dans cette phrase (« derniers » doit prendre un -e- vu que ce sont les mères3 qui sont visées -elles devront-), il est sous entendu ici que le bilinguisme relève donc d'un caractère amenant à la déviance puis à la délinquance. (les deux étant liés selon les auteurs). Nous sommes alors en droit de nous demander de quel bilinguisme s'agit-il ? Anglais, allemand, espagnol ,chinois ou romani, arabe, turc, walof... ?

Par chance, la médiatisation de ces propos a fait réagir l'opinion publique. Ce projet n'est donc pas passé mais il est fondamental de savoir qu'il existe. (et s'il n'a pas été validé hier, le sera t-il demain ?) Les deux dernières étapes du processus de création d'une norme n'ont donc pas eu lieu (étiquetage et sanction)

Cet exemple illustre parfaitement l'analyse de Becker concernant les groupes qui peuvent se permettre d’infliger à un autre groupe ses propres règles : dans les sociétés modernes, se sont souvent les adultes qui dictent les règles à suivre par les plus jeunes, les hommes déterminent ces règles envers les femmes, les blancs envers les noirs, les classes moyennes envers les classes populaires. Autrement dit, la position sociale de ceux qui jugent un acte va influencer le traitement de cet acte, en fonction de la position sociale de celui qui commet cet acte. Un autre exemple, de l'auteur cette fois : « les délits commis par les grandes entreprises sont presque toujours poursuivis au civil, alors que les même délits commis par des individus sont habituellement poursuivis au pénal » p.37 « Les groupes les plus capables de faire appliquer leurs normes sont ceux auxquels leur position sociale donne des armes et du pouvoir. » p. 41

La où la notion de prévention dérape -parce que trop ombiliquée avec celle de sécurité-, c'est que des franges entières de population deviennent suspectées , stigmatisées voire vampirisées et diabolisées : les jeunes, les pauvres, les toxicomanes, les français d'origine étrangère, les étrangers, les prostituées, les jeunes de cités, les croyants (surtout s'ils sont musulmans)... Avec le rapport Benisti, même les enfants peuvent être suspectés et si l'étiquette est appliquée avec succès, le déviant va se considérer comme tel donc si un enfant est désigné comme ayant un comportement déviant, cette marque ne va pas le quitter tout au long de son existence. On peut décemment se demander comment cet enfant va pouvoir se construire positivement s'il est « fiché » si jeune.

La définition de Becker introduit également la notion d’interaction entre l’individu et le groupe dans lequel il vit. La responsabilité ne revient pas à la seule société productrice de normes ni à l’individu qui transgresse ces normes car l'application de sanctions n'est pas systématiquement effective.

Par exemple, les salariés qui prennent du matériel à l'entreprise pourraient être considérés comme des voleurs et être punis comme tels mais il est souvent dans l'intérêt de l'employeur de les laisser faire ( valorisation du travail fourni pour des salaires peu élevés). Dans cet exemple, l'intérêt commun prime sur l'acte en tant que tel (Melville Dalton, p. 149 150) « La déviance – au sens adopté ici d’action publiquement disqualifiée- est toujours le résultat des initiatives d’autrui » p. 186 Les normes évoluent donc dans le temps : ce qui peut être considéré comme déviant à un moment ne l'est plus à un autre. Autrement dit, un acte va être considéré comme déviant dans un contexte socio- économico- politique précis et ne le sera plus à un autre (exemple des « campagnes politiques ». où il est plus dangereux/ risqué de réaliser ces actes car les enjeux électoraux priment) L'étiquette apposée à la personne évolue elle aussi en fonction du contexte : les résistants étaient considérés comme des terroristes pendant le deuxième guerre... Il fut peut être une époque où incivilité, déviance, délinquance et terrorisme relevaient de systèmes juridiques distincts et où les façons de prévenir ou de sanctionner ces faits ne relevaient pas des mêmes juridictions mais il est frappant de voir qu'aujourd'hui l'espace entre ces distinctions s'amenuisent. Pourtant, selon le Centre national de ressources textuelles et lexicales, l'incivilité se définit par un « oubli des convenances, du savoir-vivre. Paroles, actions dénotant une absence de courtoisie, de politesse «  alors que le délit est « une Infraction à la loi, fait illicite punissable (sanctionné) par une peine ». Le manque de politesse ou de courtoisie arrive donc sur le même versant que l'infraction à la loi.

Par exemple, les caméras sont là à la base pour surveiller et intervenir en cas de délits portant atteinte à la sécurité des biens et des personnes (vol, agression...) mais leur utilisation s'est vue largement élargit aux incivilités..

Le maire d'une commune de 4000 habitants a par exemple installé une caméra au dessus du lac de la commune « pour la tranquillité, pour le confort, pour que ça reste un endroit calme, c’est pour prévoir, prévenir ce qui ne se produirait pas (…) Les problèmes... C’est des tapages nocturnes, promenade du lac, les gens en sont presque venus aux mains. Avec les caméras, ils ne viennent plus. » (OWNI1, 17/11/2011) La solution est donc là : c'est sûr que si plus personne ne fréquente les lieux, les incivilités n'auront plus court ! Dans le même ordre d'idées, Montbéliard2 (mais également d'autres communes dont je n'ai pas les sources) projettent d'installer des caméras dans les centres de tris des déchetteries pour, là encore, lutter conter les incivilités. Attention citoyen ! Du manque de politesse à l'infraction, Des incivilités aux délits, il n'y a qu'un pas !

L'étau se resserre. La présomption d'innocence fait place à la présomption de culpabilité. Chaque individu devient un criminel potentiel.